The Internets

flux & contenux

[Actu] L’Australie vers un «Internet civilisé»

Laissez un commentaire

cleanfeed

Hier, Stephen Conroy, le ministre australien des Communications et de l’Economie numérique, a annoncé que les tests de filtrage à grande échelle de contenus sur Internet étaient terminés. Estimant ceux-ci concluant, il dévoile ses mesures visant à améliorer la sécurité d’Internet pour les familles. Il oblige notamment les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) à bloquer une liste de sites, et le incite à proposer des options de filtrage supplémentaires. Des mesures très critiquées en Australie et dans le monde entier.


Depuis 2007 le gouvernement travailliste au pouvoir cherche à mettre en place un système de filtrage au niveau des fournisseurs d’accès à Internet (FAI). Le projet, budgété à hauteur de 150 millions de dollars australiens (76 millions d’euros), prévoit alors qu’une autorité gouvernementale, l’ACMA (Australian Communications and Media Authority) dresse une liste noire des sites à bloquer. L’objectif officiel : empêcher les enfants de tomber sur des contenus «dangereux et inappropriés». En août 2008, le ministre indique : «Internet est un merveilleux outil (…), mais le gouvernement veut trouver des moyens pour le rendre plus sûr . Plus opaque, l’autre objectif concerne des contenus considérés illégaux. Interrogé en novembre 2008, Conroy explique ainsi : «les tests pilote filtreront les contenus interdits sur Internet de la liste noire d’ACMA, essentiellement de la pédo-pornographie, mais aussi d’autres contenus indésirables.»

Rapidement une contestation s’élève dans l’opinion publique, mais aussi chez les politiques et dans les médias. Elle s’intensifie en décembre 2008 alors que les premiers essais montrent une forte dégradation de la vitesse du débit d’Internet (en moyenne de 30% ,avec des pics à 87%) , et qu’environ 10 000 pages web sur un million auraient été bloquées par erreur. Alors que des manifestations ont eu lieu partout dans le pays, l’organisation Electronic Frontiers Australia (EFA) lance le mouvement No Clean Feed. De son côté, Getup, un organisme indépendant, initie la pétition « Save The Net ». En quelques semaines, il récolte près de 90 000 signatures, ainsi que 30 000 dollars australiens utilisés en partie pour une campagne intitulée « Australia’s internet is about to be censored ». De son côté, 9 décembre, le parti Vert australien demande au gouvernement de retirer son projet.

« Australia’s internet is about to be censored »

Comme nombre de spécialistes l’ont déjà démontré, et encore tout récemment une étude européenne indépendante, les FAI et opérateurs télécom locaux jugent le projet techniquement et économiquement irréalisable. Aussi quand, en décembre dernier, le ministre leur remet un document (pdf) décrivant les objectifs ainsi que les différentes technologies envisagées (filtrage hybride, par IP, par DNS, etc.), et les invite à participer au fameux test-pilote, seuls six, la plupart très mineurs – Highway 1, Nelson Bay Online, Netforce, OMNIconnect, Optus, Primus, TECH2U, Unwired, et Webshield – acceptent. Les principaux, comme Telstra et Internode, s’y refusent. «Cela signifie que les tests ne vont pas donner pas beaucoup de données utiles à propos les effets de filtrage de l’Internet dans le monde réel », commente alors le journaliste australien Asher Moses, proche du dossier.

Il y a quelques jours, le gouvernement a donc rendu public le résultat des tests . Cela comprend deux volets : bloquer une liste d »url (environ 1000) et filtrer « un éventail et un volume plus large de contenus ». Selon le rapport, « le pilote a démontré que les FAI peuvent filtrer efficacement une liste d’URL, telle la liste noire de l’ACMA, avec un degré de précision très élevé et un impact négligeable sur la vitesse d’Internet ». Aussi il est écrit que concernant les filtrages « supplémentaires » pour les parents désireux d’avoir plus de contenus filtrés, les résultats « ont montré une amélioration par rapport aux tests précédents entrepris par l’ACMA, suggérant ainsi que les produits de filtrage disponibles deviennent de plus en plus efficaces« . Stephen Conroy s’est dit réjoui de ces résultats déclarant : «le gouvernement a toujours maintenu qu’il n’existe aucune solution miracle à la cyber-sécurité ». Ce sont les arguments utilisés par tous les gouvernements qui souhaitent installer des mesures semblables. En clair, oui il y a des effets de bord, mais le résultat en vaut la peine.

« le gouvernement a toujours maintenu qu’il n’existe aucune solution miracle à la cyber-sécurité »

Il a présenté les trois mesures prévues par le gouvernement. Tout d’abord le blocage obligatoire par les FAI des contenus classés Refused Classification (RC). Soit, ayant pour objet « des abus sexuel impliquant des enfants, la brutalité, la violence sexuelle, y compris le viol, et des indications détaillées concernant la criminalité ou des drogues ». Pour rappel, en mai 2009, WikiLeaks révélait que seules 32% des urlde la liste noire de l’ACMA était à caractère pédo-pornographique. Parmi les 68% restants on trouvait aussi bien des sites de poker, YouTube, Wikipedia, que le site d’un dentiste. Le gouvernement prévoit également un programme de subventions visant à encourager les FAI à offrir des options de filtrage supplémentaires (par exemple pour les sites de jeu ou les sites X) pour « les parents qui souhaitent de tels services sans avoir à télécharger et à installer un logiciel sur leur ordinateur familial » a expliqué Conroy. Enfin, il encourage les programmes d’éducation et de sensibilisation.«Pour que les parents et les enseignants puissent aider les enfants à comprendre et traiter les risques de cyber-sécurité, y compris le cyber-bulling » a poursuivi le ministre.

Immédiatement, des critiques se sont élevées en Australie, comme dans le monde entier, comparant la politique du sénateur de Conroy à celle de régimes répressifs comme la Chine et l’Iran.
«Il y a peu de surprises dans ce document. Compte tenu des objectifs modestes du pilote, il a été conçu dès le départ pour passer », a déclaré Colin Jacobs le porte-parole de l’EFA (qui a invité à s’exprimer sur Twitter sur #nocleanfeed). «Une technologie au point ne donne pas forcément une bonne politique. Nous attendons toujours une explication raisonnable sur : à quoi sert cette politique, qui va t-elle aider et pourquoi cela vaut la peine de dépenser tant d’argent du contribuable». De son côté, le sénateur Vert Scott Ludlam a indiqué : « pour moi, cela ressemble encore à une solution en quête d’un problème. Les résultats des essais eux-mêmes disent que les filtres pourront être contournés. Donc, honnêtement, je ne sais pas pourquoi le gouvernement persiste dans cette politique. »

« cela ressemble encore à une solution en quête d’un problème »

Parallèlement, un nouveau rapport – Untangling the Net – The Scope of Content Caught by Mandatory Internet Filtering -, réalisé par trois éminents universitaires australiens, Catharine Lumby, Lelia Green et John Hartleyet est tombé. Cette fois, il ne vise pas à étudier les aspects techniques ou juridiques de filtrage, mais la portée et la nature des contenus susceptibles d’être interceptés. Et il conclut que la politique du gouvernement pourrait conduire à faire disparaître des écrans d’ordinateur australien un large éventail de contenus inoffensifs. Selon eux pourraient par exemple être classés RC un site favorable à l’euthanasie ou un autre incluant des extraits du Lolita de Nabokov.

« La plupart des gens reconnaissent qu’il y a certains contenus d’Internet qui ne sont pas acceptables dans une société civilisée, a répondu Stephen Conroy. Un « Internet civilisé ». Voilà effectivement ce qui pousse des gouvernements du monde entier à vouloir contrôler, filtrer, bloquer l’accès de leurs citoyens à Internet. En France, le sujet va revenir bientôt avec l’examen au Parlement français, fin janvier ou début février, de la Lopsi. La loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure contient en effet des dispositions visant à imposer le filtrage sans contrôle de l’autorité judiciaire, par une autorité administrative dépendante du ministère de l’intérieur.

Le gouvernement australien a ouvert dès hier une consultation publique, et prévoit d’introduire une législation au cours de 2010 pour une mise en pratique en 2011.

Par Astrid Girardeau

16 décembre 2009 à 12:22

Laissez un commentaire